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La scène se répète chaque été sur les terrasses et dans les jardins : à peine le rosé servi et le melon découpé, une silhouette jaune et noir vient tournoyer au-dessus des verres. La guêpe s’installe au repas sans y avoir été conviée, et la main se crispe déjà sur la première revue à portée. Cet insecte de l’ordre des hyménoptères fait pourtant partie de notre paysage estival depuis toujours, au même titre que le chant des cigales.
Derrière l’agacement se cache une méconnaissance tenace. On confond les espèces et on leur prête une agressivité que la plupart n’ont pas, quitte à dégainer la tapette avant d’avoir compris ce que cherche la visiteuse. Sur la multitude d’espèces qui peuplent les jardins français, une poignée seulement s’invite vraiment à nos repas. Faut-il pour autant les chasser à tout prix, ou peut-on partager la table sans que personne n’y laisse des plumes ?
Qui se cache derrière ces convives à rayures
Toutes les guêpes ne se valent pas, et la nuance change tout au moment de réagir. Les guêpes sociales, Vespula vulgaris et germanica, autrement dit la guêpe commune et la guêpe germanique, sont celles qui vivent en colonie et fréquentent nos assiettes. À côté d’elles, une foule de guêpes solitaires mènent une vie bien plus discrète, et sont nettement moins promptes à piquer.
Ces solitaires comptent même parmi les meilleures alliées du jardinier. Certaines assurent la pollinisation, d’autres, minuscules, sont des guêpes parasitoïdes employées en lutte biologique contre les pucerons et les aleurodes. La guêpe agaonide se montre si spécialisée que sans elle, aucune figue ne mûrirait, preuve que la famille ne se résume pas à la pilleuse de pique-nique.
Reste la question du gabarit, souvent source d’inquiétude. Une colonie de guêpes sociales bâtit chaque année un nid de papier mâché qui peut atteindre 30 cm de diamètre et 5 000 individus au plus fort de l’été, d’après Gerbeaud. Le frelon européen, plus imposant mais paisible, appartient à la même famille, tandis que le frelon asiatique, arrivé en France en 2004, relève d’un tout autre dossier.
Des mal-aimées plus précieuses qu’on ne croit
Réduire la guêpe à sa piqûre revient à ignorer le rôle qu’elle tient dans l’équilibre du jardin. Les guêpes sociales sont carnassières et chassent sans relâche chenilles et pucerons pour nourrir leurs larves. À l’échelle d’une saison, une colonie prélève des milliers d’insectes, une aide précieuse pour limiter les ravageurs du potager sans recourir aux insecticides.
Les adultes, eux, se nourrissent surtout de sucres : nectar, fruits mûrs, miellat. Ce double régime alimentaire explique leur va-et-vient permanent entre les massifs et la table. La Ligue pour la protection des oiseaux souligne même que le frelon européen rend service aux ruches en s’attaquant à la fausse teigne de la cire, à rebours de sa réputation de tueur.
Guêpes et frelons ne sont pas des ennemis, mais des partenaires discrets de la biodiversité.
Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), fiche de médiation « Guêpes et frelons », août 2024
Ce qui les attire irrésistiblement vers votre assiette
Si la guêpe insiste autant à l’heure du repas, ce n’est pas par malice : elle répond à des signaux très concrets que la table estivale multiplie. Certains éléments l’attirent plus sûrement que les autres, et les repérer suffit souvent à espacer nettement les visites :
- les boissons sucrées et les sirops laissés à découvert, dont l’odeur porte loin ;
- les fruits bien mûrs, melon et pastèque en tête, gorgés du sucre qu’elles recherchent ;
- les viandes et les charcuteries, protéines précieuses pour les larves restées au nid ;
- les restes et les poubelles ouvertes, véritable garde-manger à ciel ouvert ;
- les coulures collantes sur la table, qu’un simple coup d’éponge fait disparaître.
Le calendrier joue lui aussi son rôle. À la fin de l’été, quand la reine cesse de pondre et que les larves ne fournissent plus leurs sécrétions sucrées, les ouvrières se rabattent sur nos assiettes avec une insistance nouvelle. Août et septembre concentrent ainsi les tensions, un peu comme les moustiques à la nuit tombée.
Les bons réflexes à adopter à table
Face à une guêpe qui tourne, l’instinct pousse au geste brusque, qui est justement le plus mauvais choix. Rester calme et lent désamorce l’essentiel des incidents, car la guêpe ne pique que si elle se sent réellement menacée. Le tableau ci-dessous oppose les réflexes courants aux gestes qui apaisent vraiment le repas.
| Le réflexe courant | Pourquoi il se retourne contre vous | Le geste qui apaise |
|---|---|---|
| Écraser la guêpe | L’insecte tué libère des phéromones qui alertent et rabattent ses congénères | S’éloigner lentement, sans mouvement brusque |
| Installer un piège à guêpes | Il capture des ouvrières aussitôt remplacées par une ponte accrue de la reine | Détourner l’attention avec une assiette-appât posée à l’écart |
| Laisser boissons et fruits à découvert | Le sucre à l’air libre agit comme un appel lancé à distance | Couvrir les verres et les plats, essuyer les coulures |
Un point mérite d’être souligné : écraser une guêpe libère des phéromones d’alerte qui signalent le danger à toute la colonie et rabattent ses congénères dans votre direction. Mieux vaut couvrir les plats, essuyer les traces sucrées et, au besoin, disposer une assiette-appât à quelques mètres, comme le conseille Gerbeaud.
Quand un nid s’installe trop près
Découvrir un nid sous une gouttière ou dans le coffre d’un volet a de quoi inquiéter, mais la réaction mérite d’être proportionnée. Un nid de guêpes sociales reste éphémère, le temps d’une seule saison : il est abandonné à l’automne, puis jamais réutilisé l’année suivante.
Tant qu’il demeure éloigné des lieux de passage et qu’aucun membre du foyer n’est allergique, le laisser vivre est souvent la solution la plus sage. La destruction ne devrait s’envisager qu’en dernier recours, lorsque le nid loge dans l’habitation ou qu’une allergie fait courir un risque réel.
L’intervention revient alors à une entreprise spécialisée : les pompiers, faut-il le rappeler, ne prennent plus en charge ce type de demande depuis plusieurs années, sauf danger caractérisé. Vouloir déloger seul une colonie de plusieurs milliers d’individus expose à des piqûres en série pour un résultat rarement à la hauteur du risque.
Faire une place à chaque convive
Partager sa terrasse avec une guêpe relève moins d’un combat que d’un ajustement de regard. Ces insectes rendent au potager et au verger des services que l’on prête plus volontiers aux abeilles et aux autres pollinisateurs, tout en régulant des nuisibles que l’on redoute par ailleurs. Tenir la guêpe à distance de l’assiette et tolérer sa présence au fond du jardin ne sont nullement contradictoires.
La cohabitation estivale dit quelque chose de plus large sur notre rapport au vivant ordinaire, celui qui bourdonne au ras des repas et des soirées d’août. Un été sans guêpes serait un jardin appauvri, privé d’une part de son équilibre le plus discret. La prochaine visiteuse à rayures rappellera peut-être que la table de juillet n’a jamais été tout à fait la nôtre seule.


