Le lierre étouffe les arbres et abîme les murs : deux croyances que la botanique dément

Le lierre passe pour un étrangleur d'arbres et un briseur de façades, et le sécateur sort chaque automne au pied des troncs. Ses crampons, les températures relevées sous le feuillage et l'état réel du support racontent une autre histoire.

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Il suffit d’un tronc habillé de vert sombre pour que la main se porte au sécateur. Le lierre traîne une réputation de bourreau : on l’accuse d’étrangler les arbres et de descendre les murs. Derrière ce procès se cache pourtant une liane des plus ordinaires, Hedera helix, de la famille des Araliacées, l’une des rares grimpantes indigènes de nos climats tempérés, aux côtés de la clématite et du chèvrefeuille.

Ce grimpant ne se plante presque jamais : il arrive seul, semé par les oiseaux, et s’installe pour longtemps, une souche pouvant vivre plus d’un siècle. Sa mauvaise réputation est plus tenace encore que lui, au point que des arbres parfaitement sains se retrouvent chaque automne dégagés à la scie par précaution. Que prend-il réellement à son support, et à partir de quand devient-il un problème ?

Un parasite n’a pas ses propres racines

La confusion vient des crampons. Ces touffes brunes qui tapissent la tige et s’agrippent à l’écorce ressemblent à des suçoirs, et c’est ainsi qu’on les a lues pendant des siècles. Ce sont pourtant des racines adventives dépourvues de tout pouvoir absorbant : elles collent, elles ne pompent pas.

Le lierre se nourrit par un système racinaire classique, planté dans le sol au pied de son support. L’Office national des forêts rappelle dans ses messages de sensibilisation que la plante n’est « ni parasite, ni invasive ». Sa croissance atteint 1 m par an et sa tige peut monter à une trentaine de mètres. Le gui, sur les mêmes branches, est à l’inverse un hémiparasite qui enfonce ses suçoirs dans le bois vivant pour y prélever eau et minéraux.

Ce que le lierre prend vraiment à l’arbre qu’il escalade

Reconnaître qu’il n’est pas un parasite ne le blanchit pas de tout. Le lierre entre en concurrence pour la lumière dès qu’il atteint la couronne, et son feuillage persistant reste en place l’hiver, quand l’arbre a perdu le sien. Cette masse verte offre une prise au vent supplémentaire à la saison des tempêtes.

Le risque ne concerne pas n’importe quel sujet pour autant. D’après le site de jardinage Gerbeaud, le lierre ne fait chuter que des arbres déjà malades ou très affaiblis, et cohabite en bonne intelligence avec les sujets vigoureux. Ses racines restent superficielles quand celles d’un arbre adulte descendent en profondeur.

Sur les murs, trois ans de mesures anglaises ont tranché

La seconde accusation vise le bâti : le lierre descellerait les pierres et ferait éclater les enduits. English Heritage, l’organisme qui veille sur les monuments anglais, a confié le dossier à Heather Viles, professeure de géographie à l’université d’Oxford. Son équipe a suivi trois ans durant des murs couverts de lierre dans cinq régions d’Angleterre, des jardins de collèges d’Oxford aux fortifications de Douvres.

Les capteurs posés sous le feuillage ont décrit une couverture qui se comporte comme une couette. Les murs habillés ressortent réchauffés en moyenne de 15 % par temps froid, leur surface refroidie de 36 % par temps chaud, à l’abri des cycles de gel et de dégel qui font éclater la pierre. Le lierre absorbe au passage une partie des polluants, un effet précieux là où la chaleur emmagasinée par les murs pèse sur les nuits d’été.

Le lierre a été accusé de tout détruire sur son passage et de menacer certains de nos sites patrimoniaux les plus aimés. Ces résultats suggèrent pourtant qu’il y a de nombreux avantages à le laisser pousser sur un mur. Il n’apporte pas seulement un feuillage coloré : il offre aussi aux murs une protection contre les intempéries et contre les effets de la pollution.

Heather Viles, professeure à l’université d’Oxford, lors de la présentation des résultats de l’étude commandée par English Heritage, le 17 mai 2010.

La même étude pose la limite, et elle est nette. Sur un mur déjà fissuré, aux joints creusés ou au mortier délité, les tiges s’engouffrent dans les défauts existants et les élargissent. Le lierre ne crée pas la faiblesse, il l’exploite : la vraie question porte sur l’état du support, pas sur la plante.

Le garde-manger qui prend le relais quand tout s’éteint

Le calendrier du lierre est son argument le plus solide, et il tient à un décalage. Il fleurit quand presque plus rien ne fleurit, fructifie quand presque plus rien ne fructifie, et garde ses feuilles quand les haies se dénudent. Ce décalage en fait une ressource de soudure pour les auxiliaires du potager qui cherchent où passer l’hiver.

  • Une floraison qui démarre fin septembre et se prolonge jusqu’à fin octobre, quand les butineurs constituent leurs dernières réserves ;
  • Des baies noires qui ne mûrissent qu’en fin d’hiver, au moment où merles, grives et étourneaux trouvent le moins à manger ;
  • Un feuillage dense et persistant qui sert de dortoir et de site de nidification une bonne partie de l’année ;
  • Un abri d’hivernage pour les coccinelles, les syrphes et les araignées, dont les larves font le ménage parmi les pucerons.

L’inventaire impressionne dès qu’on le chiffre. Associé à un chêne, le lierre abrite plus de 700 organismes vivants différents, selon Jean-Claude Beaumont, de la Ligue royale belge pour la protection des oiseaux. Ce nectar d’arrière-saison n’a aucun équivalent pour qui cherche à ouvrir son jardin aux pollinisateurs. Ce manteau vert ne se laisse pas pousser partout sans regarder, pour autant.

Les situations où la taille se justifie vraiment

La décision se prend au cas par cas, en observant l’état du support avant la plante. Un calendrier s’impose aussi : l’Office français de la biodiversité recommande de ne tailler ni haies ni arbres entre le 15 mars et le 31 juillet, une précaution qui compte quand 32 % des espèces d’oiseaux nicheurs sont menacées d’extinction selon l’Union internationale pour la conservation de la nature.

SituationCe que fait le lierreLe geste raisonnable
Arbre adulte vigoureuxCohabite et protège le tronc des écarts de températureNe rien faire
Arbre malade, penché ou étêtéAjoute du poids et de la prise au ventSectionner les tiges à la base, hors nidification
Mur sain, enduit et joints en bon étatTempère la paroi et absorbe des polluantsContenir les pousses autour des ouvertures
Mur fissuré, joints creusés, mortier délitéS’engouffre dans les défauts et les élargitDégager, puis réparer avant la repousse
Gouttière, toiture, encadrement de fenêtreSe glisse sous les éléments et les soulèveTailler chaque année à hauteur d’homme

La lecture du tableau tient en une phrase : on taille pour protéger un bâti fragile ou un arbre affaibli, jamais pour se débarrasser d’une plante condamnée par principe. Sectionner une tige à la base suffit à faire sécher toute la partie haute, qui se détache seule en quelques mois sans arracher l’écorce, à condition de laisser passer la saison où l’on cherche justement à accueillir les oiseaux au jardin.

Un procès qui en dit long sur notre rapport au vivant

L’affaire du lierre est celle d’une intuition visuelle qui a tenu lieu de preuve pendant des siècles. On voyait une plante enlacer un tronc, on en concluait qu’elle l’étouffait, et le surnom de bourreau des arbres a traversé les générations sans que personne aille vérifier. Il aura fallu des capteurs et trois ans de relevés pour retourner une conviction que tout le monde croyait acquise.

Les chercheurs d’Oxford ont bâti à Wytham Woods, dans l’Oxfordshire, un mur d’essai truffé de défauts volontaires et planté de lierre, pour mesurer dans la durée ce que la plante abîme et ce qu’elle préserve ; une seconde phase du programme a couru jusqu’en 2016. Le jardin ordinaire regorge de verdicts du même genre, rendus par habitude et jamais rejugés, et la façade verte du bout de la rue en est probablement un.

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