Assistants vocaux à la maison : ce qu’ils entendent vraiment quand personne ne leur parle

L'enceinte du salon et le téléphone posé sur le plan de travail guettent en permanence un mot de réveil, et Google s'apprête à changer le moteur de son assistant. Entre fausses activations, publicités trop bien ciblées et services qui s'arrêtent, la place de la voix dans le logement se rejoue.

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Il y a ce petit boîtier posé près de la machine à café, ce téléphone abandonné sur le plan de travail, cette montre qui répond quand on lui parle. Un assistant vocal, rappelle la CNIL, n’est qu’un ensemble de ressources logicielles capables de traiter la voix et le langage pour répondre à une demande. L’enceinte n’est que la boîte qui contient l’assistant, une confusion que le régulateur signale comme la plus courante.

En quinze ans, ces voix de synthèse sont passées du gadget de démonstration au réflexe domestique, au point qu’on leur confie la minuterie des pâtes et l’extinction du couloir. Elles ont aussi installé un micro allumé en permanence dans les pièces les plus intimes du logement, alors que la voix suffit à identifier une personne. Puisque tout le monde soupçonne son téléphone de l’écouter en douce, que se passe-t-il vraiment entre la phrase prononcée et la lampe qui s’allume ?

Quinze ans que la voix s’invite dans les cuisines

La bascule s’est faite par petites touches. Siri arrive sur l’iPhone en 2011, Alexa équipe les premières enceintes d’Amazon en 2014, Google Assistant est présenté en 2016. Aucun de ces lancements n’a été vécu comme une révolution ; c’est l’accumulation qui a changé le décor, jusqu’à ce que le micro devienne un équipement de série dans le téléphone, la voiture et le téléviseur.

Les autorités ont suivi de près. La CNIL travaille sur le sujet depuis 2016 et a publié le 7 septembre 2020 un livre blanc consacré aux assistants vocaux, écrit avec des chercheurs du traitement de la parole. Le document insiste sur un point rarement mis en avant, l’utilité de ces outils pour les personnes en situation de handicap ou de dépendance, pour qui commander la lumière à la voix relève moins du confort que de l’autonomie.

Reste que l’usage s’est installé sans mode d’emploi. Personne n’explique à une famille ce qu’il convient de demander à une machine posée sur une étagère, et chacun a fini par inventer ses propres habitudes, souvent réduites à trois ou quatre commandes.

Ce qu’on leur demande vraiment au quotidien

Les fonctions énumérées par la CNIL dressent un portrait très domestique de la chose : répondre à une question, jouer de la musique, donner la météo, régler le chauffage, allumer des lampes ou passer une commande en ligne. Les usages qui reviennent le plus souvent tiennent en quelques gestes, presque toujours les mêmes d’un logement à l’autre.

  • lancer un minuteur les mains pleines de farine ;
  • demander la météo du lendemain avant d’étendre le linge ;
  • mettre de la musique sans aller chercher son téléphone ;
  • ajouter un article à la liste de courses au moment où le placard se vide ;
  • éteindre une lumière oubliée à l’autre bout de l’appartement.

Aucun de ces usages ne relève de la science-fiction promise en 2016. Ils ont en commun d’intervenir quand les mains sont occupées, ce qui explique pourquoi la cuisine reste la pièce reine de l’assistant vocal. Le salon suit de près, la salle de bains beaucoup moins.

Les enfants s’en emparent autrement, en posant des questions à voix haute plutôt qu’en tapant, ce qui ramène vite aux règles posées autour des écrans. Le reste du temps, l’appareil ne fait qu’attendre, et c’est cette attente silencieuse qui intrigue.

Le mot de réveil, et les fois où il tombe à côté

Le fonctionnement tient en cinq étapes que la CNIL a détaillées : l’appareil guette un mot-clé, reconnaît éventuellement la personne, enregistre la requête, la transcrit puis l’interprète avant de repasser en veille. Tant que le mot d’activation n’a pas été prononcé, l’enceinte écoute sans rien enregistrer ni transmettre, du moins en principe.

Le grain de sable porte un nom, la fausse acceptation. Un prénom qui ressemble au mot d’activation, une réplique de série télévisée, et l’appareil se réveille pour rien en emportant quelques secondes de conversation. D’où la recommandation la plus utile du régulateur, consulter de temps en temps l’historique de ses interactions : on y découvre parfois des enregistrements que personne n’a voulu déclencher, horodatés et rattachés au compte. Enregistrer une voix revient d’ailleurs à traiter une donnée biométrique, sensible au sens du RGPD, qui suppose un consentement explicite.

Non, votre téléphone ne passe pas ses journées à vous écouter

La scène est universelle. On évoque un barbecue à voix haute entre amis, et la publicité pour un barbecue apparaît le lendemain. Le laboratoire d’innovation numérique de la CNIL a passé cette intuition au crible : aucune recherche n’a démontré d’écoute publicitaire généralisée par les micros des téléphones.

L’argument le plus convaincant n’est pas juridique, il est arithmétique. Un ancien responsable produit de Facebook a calculé qu’écouter en continu les téléphones américains produirait environ 20 pétaoctets par jour, soit trente-trois fois ce que l’entreprise absorbait alors. Une surveillance audio permanente coûterait plus cher que tout le reste, pour un résultat moins précis que le suivi des clics.

Youtube video
Envoyé spécial (France 2) a consacré une enquête aux micros de nos téléphones et aux publicités trop bien ciblées.

Cela ne veut pas dire que les micros sont irréprochables. Un audit de plus de 17 000 applications mobiles, cité par la CNIL, a montré que beaucoup disposaient d’autorisations sans rapport avec leur fonction, de la capture d’écran à l’accès à la caméra. Le risque ne vient pas de l’assistant lui-même mais des bibliothèques logicielles embarquées dans les applications.

Il faut aussi compter avec un biais bien documenté, l’illusion de fréquence : une publicité qui tombe juste par hasard marque les esprits, les milliers d’autres passent inaperçues. Notre mémoire ne retient que les coïncidences troublantes, ce qui suffit à entretenir la légende.

Ce qui vous cible n’a pas besoin de vous entendre

La collecte passe par des chemins bien plus banals. La navigation, les recherches, le temps passé sur une page, la géolocalisation, les liens entre les personnes qui vivent sous le même toit : tout cela dessine un profil plus fidèle qu’une conversation captée au vol. Les traceurs glissés dans les courriels en donnent un aperçu quotidien.

Le maillon faible se situe du côté des briques logicielles que les développeurs assemblent sans les avoir écrites. Elles héritent des autorisations de l’application qui les héberge, accès au microphone compris. Peu de concepteurs savent exactement ce qu’elles contiennent, ce qui rend le terrain difficile à cartographier.

Il est possible que par des subterfuges bien enfouis dans l’architecture de nos applis préférées, des sociétés malveillantes ou avides de profit aspirent nos données pour ensuite nous profiler et cibler leurs offres.

Mathieu Cunche, chercheur en protection des données personnelles (INSA-Lyon, Inria), propos rapportés par le Laboratoire d’innovation numérique de la CNIL, 1er juillet 2021

Cette zone grise a une conséquence très pratique : un grand ménage numérique protège mieux qu’une chasse aux micros. Passer en revue les autorisations accordées, désinstaller les applications dormantes et alléger sa boîte mail et son cloud font gagner davantage que débrancher l’enceinte du salon.

Quand l’assistant change de voix sans prévenir

Ces compagnons ne sont pas éternels. Google a prévenu que son assistant historique commencerait à disparaître des téléphones et tablettes Android à partir du 4 septembre 2026, remplacé par Gemini après dix ans de service, sans retour en arrière possible. Le « Hey Google » restera, mais il ne réveillera plus le même logiciel, et les appareils les plus anciens resteront sur le quai, l’application réclamant Android 9 et 2 Go de mémoire vive.

Une habitude construite en une décennie peut donc changer de moteur du jour au lendemain, sur décision d’un fournisseur. Ces objets ressemblent moins à des meubles achetés qu’à des services loués, et la cuisine fonctionnait très bien avant de savoir répondre. Garder à portée de main un minuteur, un interrupteur et une liste en papier reste la façon la plus simple de ne dépendre de personne le jour où la voix se tait.

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