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Dès la fin septembre, les allées se couvrent de jaune et d’ocre, et la même question revient chaque année dans les jardins comme sur les balcons plantés : faut-il sortir le râteau ? Ces feuilles tombées ne sont pourtant pas des déchets. En s’accumulant au sol, elles forment la litière, cette couche superficielle de matière végétale encore intacte qui recouvre le sol des forêts comme celui des jardins arborés.
Le sol, lui, ne se refabrique pas à volonté : il faut entre 100 et 1 000 ans pour qu’un centimètre se forme, rappelle l’INRAE. Ce qu’on retire à l’automne, on le remplace ensuite à coups de terreau acheté en sac. Chaque Français génère environ 160 kg de déchets verts par an, feuilles comprises, selon l’ADEME. Alors que faut-il vraiment ramasser, et que devient le reste ?
Pourquoi les arbres perdent-ils leurs feuilles à l’automne ?
Les arbres à feuilles caduques coupent les vivres avant l’hiver. Quand la durée du jour diminue, la chlorophylle se dégrade et laisse apparaître les caroténoïdes, jaunes et orangés, puis les anthocyanes, rouges. La feuille sèche se détache alors par le pétiole en laissant une cicatrice foliaire nette sur le rameau, décrit la LPO.
Ce n’est pas une mort, c’est une mise en réserve. L’arbre récupère l’azote et le phosphore de ses feuilles avant de les lâcher, puis abandonne au sol la cellulose et la lignine, bien plus coûteuses à recycler. Le travail de démolition, il le sous-traite.
Ce chantier tombe au meilleur moment. L’automne doux et humide est aussi la saison où poussent 70 % des champignons, ces décomposeurs sans lesquels la lignine resterait intacte pendant des années. Les feuilles arrivent donc exactement quand les ouvriers sont là.
Que devient une feuille laissée au sol ?
Elle disparaît en trois temps. La couche visible reste la litière, la deuxième fermente, la troisième donne l’humus, cette terre sombre et nutritive. Entre les deux, une armée de cloportes, de mille-pattes, de lombrics et de collemboles fragmente la matière. Les quinze premiers centimètres abritent 90 % de la vie souterraine, indique la LPO.
Cette faune ne se contente pas de digérer. Les vers de terre creusent des galeries aux parois solides qui laissent l’eau s’infiltrer au lieu de ruisseler, tandis que les champignons cimentent les agrégats de terre. Un sol couvert encaisse mieux la sécheresse qu’un sol nu, ce qui compte autant en août qu’en novembre.
Quand le sol est en bonne santé, il héberge aussi des prédateurs généralistes, araignées, fourmis, carabes, qui se nourrissent de ces herbivores et permettent de réguler les populations
Mickael Hedde, écologue au laboratoire Éco & Sols de Montpellier, dans le dossier « Peut-on encore sauver les sols ? » publié par l’INRAE le 27 juin 2023
Ramasser proprement revient donc à retirer la nourriture de ce petit monde juste avant l’hiver, au moment où il en a le plus besoin. Reste que personne ne laisse une terrasse impraticable : la question n’est pas tout ou rien, mais plutôt de savoir où passer le râteau.
Faut-il ramasser toutes les feuilles ?
Non : seules les zones de circulation le justifient. La LPO recommande de dégager les allées, les abords de la table de jardin ou du fil à linge, et de laisser le reste en place. Un simple râteau à feuilles suffit pour ces petites surfaces, sans le bruit ni la consommation d’une souffleuse.
- Les allées, les marches et les terrasses, où les feuilles humides deviennent glissantes ;
- Le gazon ras, qu’une couche épaisse finirait par asphyxier ;
- Les gouttières et les grilles d’évacuation, sous peine de débordement au premier orage ;
- Le bassin, dont les feuilles en décomposition déséquilibrent l’eau ;
- Tout le reste, massifs et pieds d’arbres compris, peut rester couvert jusqu’au printemps.
Un geste mérite réflexion sur les zones qu’on laisse vivre : passer la tondeuse sur les feuilles en place. Le broyage détruit les œufs, les larves et les insectes en diapause qui s’y sont réfugiés, alerte la LPO, alors que les micro-organismes feraient le même travail de fragmentation sans dégât collatéral.
Sur la pelouse, la question rejoint celle de la hauteur de tonte : une herbe laissée un peu plus haute encaisse sans peine une fine couverture de feuilles. Le reste part vers trois destinations, et aucune ne passe par le sac poubelle.
Où mettre les feuilles ramassées ?
Trois usages couvrent tous les cas, et ils se cumulent. Le paillage, que l’ADEME place en tête, protège les massifs ; le tas de feuilles sert d’abri hivernal à la petite faune ; le compost équilibre les apports humides de la cuisine. Aucun ne réclame d’équipement particulier, hormis un peu de place.
| Destination | Ce qu’on y met | Repère pratique |
|---|---|---|
| Paillage | Feuilles entières ou grossièrement broyées | 5 à 7 cm au pied des arbustes et des massifs |
| Tas de feuilles | Feuilles sèches, déposées en vrac | Un coin tranquille, non dérangé jusqu’en mars |
| Compost | Feuilles mélangées aux déchets humides | Deux tiers de matière sèche pour un tiers d’humide |
Le paillage reste le plus rentable des trois. Une couverture de feuilles limite l’évaporation, freine les herbes indésirables et nourrit la terre en se décomposant, sans rien coûter. Il remplace l’écorce achetée en sac, dont la fabrication et le transport pèsent bien plus lourd qu’un tas ramassé à dix mètres.
Le tas, lui, ne sert à rien d’autre qu’à héberger. C’est là que le hérisson trouve un abri pour hiberner, avec l’orvet fragile et le crapaud commun, à condition qu’on n’y touche plus de novembre à mars. Quant aux feuilles versées dans le compost nourri par les épluchures, elles apportent le carbone qui manque presque toujours aux déchets de cuisine, trop humides et trop azotés. Une quatrième destination, elle, n’est plus permise.
Pourquoi ne peut-on plus brûler ses feuilles ?
La loi l’interdit depuis le 10 février 2020. Le texte relatif à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire a inscrit dans le code de l’environnement l’interdiction de brûler les biodéchets, à l’air libre comme en incinérateur de jardin. L’infraction expose à 750 € d’amende, rappelle l’ADEME.
La raison tient à ce que dégage un feu de végétaux, surtout humides : particules fines, oxydes d’azote, monoxyde de carbone, composés organiques volatils, hydrocarbures aromatiques polycycliques et dioxines. La toxicité grimpe encore quand des plastiques ou des bois traités partent dans le même tas, ce qui arrive plus souvent qu’on ne l’imagine.
L’habitude résiste pourtant. 15 % des foyers français disposant d’un jardin continuent de se débarrasser ainsi de leurs déchets verts, selon l’ADEME, alors que la vente et l’usage des incinérateurs de jardin sont eux aussi proscrits depuis février 2020.
Les feuilles qui ne trouvent pas d’emploi sur place ne sont pas pour autant condamnées au feu. La déchèterie les reprend, et de nombreuses communes organisent des collectes en porte-à-porte à l’automne. Le broyat qui en sort revient souvent aux habitants, gratuitement, sous forme de paillage prêt à l’emploi.
Un sol qui se fabrique sous nos pieds
La recherche s’appuie d’ailleurs sur les jardins ordinaires pour comprendre ce qui s’y joue. Le programme JardiBioDiv de l’INRAE a permis, depuis 2017, de recenser plus de 5 000 collemboles et 9 000 macro-invertébrés à partir de 1 300 relevés remplis par des particuliers, application à la main.
Ce que racontent ces relevés tient en une image simple : un tapis de feuilles n’est pas un jardin mal tenu, c’est un sol en train de se faire. La campagne internationale #LeaveTheLeaves en a fait son mot d’ordre. Le geste le moins coûteux reste celui qu’on ne fait pas, et il se joue chaque automne, entre la première rafale et le premier gel.

