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- D’où vient l’idée que le sucre excite les enfants
- Ce que montrent les essais en double aveugle
- Le regard des parents, vrai moteur de la croyance
- Ce qui agite vraiment les enfants un soir de fête
- Les colorants, la nuance retenue par la science
- Le vrai dossier du sucre se joue ailleurs
- Une soirée de bonbons, une semaine d’assiettes
Le scénario se rejoue chaque fin d’octobre dans les salons. Après la tournée des voisins, les sacs de friandises se vident sur le tapis, les enfants courent d’une pièce à l’autre et un adulte soupire que c’est le sucre qui les met dans cet état. Vous l’avez sans doute pensé vous-même, tant l’explication paraît évidente.
Derrière cette conviction se cache une idée simple : les sucres rapides, en passant dans le sang, provoqueraient une décharge d’énergie impossible à canaliser, voire une véritable hyperactivité. Elle mérite pourtant d’être confrontée à plus de quarante ans d’expériences contrôlées sur le comportement des enfants. Le sucre agite-t-il vraiment les plus jeunes, ou les adultes voient-ils surtout ce qu’ils s’attendent à voir ?
D’où vient l’idée que le sucre excite les enfants
La croyance s’installe dans les années 1970, dans le sillage d’un allergologue californien, Benjamin Feingold. En 1973, il défend l’idée que certains additifs alimentaires favoriseraient l’agitation des enfants et propose un régime d’éviction qui rencontre un large succès auprès des familles américaines. Le sucre ne figure pas parmi ses cibles, mais le bouche-à-oreille l’associe très vite au même soupçon.
Le raisonnement séduit parce qu’il part d’une observation juste : le glucose est bien un carburant, et le cerveau consomme à lui seul environ 20 % de l’énergie dépensée par l’organisme au repos. De là à imaginer qu’une poignée de bonbons survolterait le comportement, il n’y avait qu’un pas, franchi sans attendre la moindre preuve. Les chercheurs ont fini par vouloir vérifier.
Ce que montrent les essais en double aveugle
Pour trancher, il faut une méthode qui neutralise les attentes. Dans un essai en double aveugle, ni l’enfant, ni ses parents, ni l’expérimentateur ne savent si l’assiette contient du saccharose ou un édulcorant. C’est avec ce dispositif que l’équipe du pédiatre américain Mark Wolraich a suivi, en 1994, 25 enfants d’âge préscolaire et 23 enfants scolarisés décrits par leurs parents comme sensibles au sucre. Pendant trois semaines chacun, leurs menus ont alterné entre un régime riche en saccharose et des régimes sucrés à l’aspartame ou à la saccharine.
Le résultat, publié dans le New England Journal of Medicine, est net : aucune différence de comportement ni de capacités cognitives n’apparaît d’une période à l’autre. L’année suivante, la même équipe compile 16 études contrôlées dans une méta-analyse parue dans la revue JAMA, et parvient à la même conclusion, y compris chez les enfants réputés réagir au sucre.
Les travaux plus récents n’ont pas renversé ce constat, et les spécialistes du comportement de l’enfant le rappellent volontiers à l’approche des fêtes sucrées.
Même les études les plus récentes ne montrent pas de lien de causalité entre le sucre et le TDAH. Certains résultats suggèrent qu’il pourrait y avoir de légers changements de comportement à court terme après la consommation de sucre, mais rien n’indique que le sucre en soit la cause.
Paulo Graziano, professeur de psychologie et chercheur au Centre pour les enfants et les familles de l’Université internationale de Floride, dans un communiqué de l’université relayé par Pourquoi Docteur le 29 octobre 2025
Le regard des parents, vrai moteur de la croyance
Si le sucre n’y est pour rien, pourquoi tant de parents jurent-ils le contraire ? Une expérience conduite en 1994 par les psychologues Daniel Hoover et Richard Milich apporte une réponse dérangeante. Ils ont réuni 35 mères et leurs fils âgés de 5 à 7 ans, en annonçant à la moitié d’entre elles que leur enfant venait de boire une forte dose de sucre. En réalité, tous les garçons avaient reçu un placebo.
Les mères persuadées que leur fils avait avalé du sucre l’ont pourtant jugé nettement plus agité que les autres. Observées pendant qu’elles jouaient avec lui, elles se sont aussi montrées plus critiques, plus collées à lui et plus directives. L’attente a modifié le regard de l’adulte, puis son attitude, sans que rien n’ait changé dans le verre de l’enfant. Ce biais de confirmation explique pourquoi la croyance survit si bien aux démentis, et pourquoi vous pouvez sincèrement avoir l’impression de la vérifier chaque année.
Ce qui agite vraiment les enfants un soir de fête
L’agitation observée après une fête n’a rien d’imaginaire pour autant. Elle a simplement d’autres causes que le contenu des friandises, qui se cumulent souvent le même soir :
- l’excitation collective : un groupe d’enfants déguisés, des jeux, des cris et des règles assouplies suffisent à faire monter la température ;
- le coucher décalé : un enfant de 6 à 12 ans a besoin de 9 à 12 heures de sommeil par nuit selon l’Académie américaine de médecine du sommeil, et la fatigue se traduit souvent chez lui par de l’énervement plutôt que par de la somnolence ;
- la rupture de rythme : un dîner avalé debout, des horaires bousculés et, fin octobre, le passage à l’heure d’hiver qui décale l’horloge interne ;
- l’effet de nouveauté : costumes, maquillage et sortie à la nuit tombée forment pour les plus jeunes un événement rare, chargé d’émotions.
Ces ingrédients se retrouvent dans un anniversaire à la maison comme dans une soirée d’Halloween, et c’est leur combinaison qui fait déborder la marmite. Le bol de bonbons, posé sur la table au même moment, endosse la responsabilité d’une agitation qu’il n’a pas créée. Un autre suspect, en revanche, n’a pas été totalement blanchi.
Les colorants, la nuance retenue par la science
En 2007, une équipe de l’université de Southampton publie dans The Lancet une étude portant sur 153 enfants de 3 ans et 144 enfants de 8 et 9 ans. Ceux qui recevaient un mélange de colorants artificiels et de benzoate de sodium se sont montrés légèrement plus agités que ceux du groupe placebo. L’effet restait modeste et variable d’un enfant à l’autre, mais il était mesurable.
L’Union européenne en a tiré une conséquence concrète. Depuis juillet 2010, les aliments contenant l’un des six colorants concernés, dont la tartrazine jaune des confiseries, doivent porter la mention « peut avoir des effets indésirables sur l’activité et l’attention chez les enfants ». C’est donc la couleur vive de certains bonbons, et non leur sucre, qui a fait l’objet d’une mesure réglementaire. Le sucre n’est pas innocent pour autant, mais son vrai dossier se plaide sur un autre terrain.
Le vrai dossier du sucre se joue ailleurs
Dédouaner le sucre de l’hyperactivité ne revient pas à lui délivrer un certificat de bonne conduite. L’Organisation mondiale de la santé recommande depuis 2015 de limiter les sucres libres à moins de 10 % de l’apport énergétique quotidien, et idéalement à moins de 5 %, soit environ 25 grammes par jour pour un adulte.
Les raisons avancées tiennent au surpoids et aux caries, pas au comportement. Les oursons gélifiés les plus vendus affichent environ 46 grammes de sucres pour 100 grammes, ce qui place un seul sachet de 100 grammes au-delà du repère idéal fixé pour un adulte, et bien plus encore pour un enfant.
Pour les dents, ce n’est pas tant la quantité que la fréquence des prises sucrées qui entretient l’acidité de la bouche et favorise les caries. Quelques bonbons dégustés à la fin d’un repas posent moins de problèmes qu’un sachet picoré tout l’après-midi, ce qui change la façon de penser la distribution du butin.
Une soirée de bonbons, une semaine d’assiettes
La Haute Autorité de santé estime que le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité concerne entre 3,5 et 5,6 % des enfants d’âge scolaire. Pour ces familles, l’idée reçue a un coût réel : elle laisse croire qu’un menu sans sucre suffirait, au risque de retarder un diagnostic qui relève d’un médecin.
Pour tous les autres, la question se déplace. Les chercheurs de Floride rappellent que le glucose nourrit le cerveau et que tout dépend de sa provenance, fruits, légumes et céréales complètes en tête. Une fête n’efface pas des habitudes, pas plus qu’elle ne les crée : c’est la semaine qui suit le sac de bonbons qui en dit long sur l’alimentation d’une maison. L’agitation du soir de fête, elle, raconte surtout l’heure tardive et le plaisir d’avoir eu le droit de déborder un peu.
