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- Une croyance partagée par plus de deux personnes sur trois
- Trois températures testées, le même nombre de bactéries retirées
- Ce qui détache vraiment les microbes de la peau
- Ce que coûte l’eau chaude du lavabo sur une année
- Une eau trop chaude abîme la peau et peut brûler
- Le savon et les trente secondes comptent plus que le mitigeur
On ouvre le robinet, on attend que l’eau tiédisse, parfois même qu’elle fume un peu, avant de glisser les mains dessous. Le geste paraît relever du simple bon sens, car la chaleur passe pour l’ennemie naturelle des microbes, celle qui stérilise les biberons et pasteurise le lait. Se laver les mains à l’eau chaude serait donc plus hygiénique qu’à l’eau froide, surtout en hiver, quand rhumes et gastros font le tour de la maison.
L’hygiène des mains désigne l’ensemble des gestes qui retirent de la peau la saleté et les micro-organismes déposés en touchant une poignée, un téléphone ou un aliment. Elle reste, selon Santé.fr, le premier rempart contre les virus de l’hiver, à condition de frotter ses mains au savon pendant 30 secondes. Un détail manque pourtant dans les recommandations officielles : la température de l’eau. Faut-il vraiment attendre l’eau chaude pour avoir les mains propres ?
Une croyance partagée par plus de deux personnes sur trois
L’idée ne date pas d’hier. Pasteur a démontré l’efficacité des hautes températures pour détruire les germes, et l’hôpital comme la cuisine ont fait de l’eau bouillante un outil de désinfection. Prêter les mêmes vertus à l’eau du lavabo n’était qu’un pas, que beaucoup ont franchi sans y penser. Une enquête menée auprès de 510 adultes américains, publiée en 2013 dans l’International Journal of Consumer Studies par la chercheuse Amanda Carrico et ses collègues, en mesure l’ampleur : 69 % des personnes interrogées jugeaient l’eau chaude plus efficace que l’eau à température ambiante pour se laver les mains.
Le comportement suit la croyance. D’après ces mêmes travaux, les participants utilisaient de l’eau tiède ou chaude dans environ 64 % de leurs lavages de mains, une fois corrigée la tendance de chacun à embellir ses habitudes. Les consignes professionnelles ont longtemps entretenu le réflexe, puisque les recommandations fédérales américaines destinées aux restaurants demandent une eau à 100 °F, soit environ 38 °C, aux postes de lavage des mains. Encore fallait-il vérifier que cette chaleur change quelque chose sur la peau.
Trois températures testées, le même nombre de bactéries retirées
C’est précisément ce qu’a fait une équipe de l’université Rutgers, dans le New Jersey. Pendant six mois, 21 volontaires ont eu les mains contaminées à plusieurs reprises par une bactérie inoffensive, avant de se les laver avec une eau à 15,6 °C, 26,1 °C ou 37,8 °C, et avec 0,5, 1 ou 2 ml de savon. Les résultats, parus en juin 2017 dans le Journal of Food Protection, ne montrent aucune différence d’efficacité selon la température de l’eau.
L’étude livre un second enseignement, presque aussi inattendu. La quantité de savon n’a pas fait varier le résultat, et un lavage de dix secondes retirait déjà nettement les bactéries des mains. Le chercheur Donald Schaffner, qui a conduit ces travaux, en tire une conclusion sans détour, rapportée dans le communiqué de l’université Rutgers sur l’étude.
Les gens ont besoin de se sentir à l’aise quand ils se lavent les mains, mais pour ce qui est de l’efficacité, cette étude nous montre que la température de l’eau utilisée n’avait pas d’importance.
Donald Schaffner, professeur de sciences alimentaires à l’université Rutgers, communiqué de l’université du 30 mai 2017
Les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) font la même lecture de la littérature scientifique, en notant que la température de l’eau ne semble pas influer sur l’élimination des germes. Ce qui compte se joue ailleurs, dans les gestes qui accompagnent l’eau.
Ce qui détache vraiment les microbes de la peau
Au lavabo, l’eau ne sert pas à tuer les microbes mais à les emporter. Les CDC et Santé.fr décrivent une mécanique qui repose sur quatre leviers, tous indépendants du réglage du mitigeur :
- le savon, dont les tensioactifs décollent de la peau les graisses et les micro-organismes qui y adhèrent, ce qui le rend plus efficace que l’eau seule ;
- le frottement, qui crée la friction nécessaire sur le dos des mains, entre les doigts et sous les ongles ;
- la durée, puisque frotter au moins 20 secondes retire davantage de germes qu’un lavage plus court, Santé.fr recommandant pour sa part 30 secondes ;
- le séchage, avec une serviette propre ou à l’air libre, car les germes passent plus facilement d’une main mouillée à une surface.
Le rinçage se contente d’évacuer ce que le savon a décroché, et l’eau déplace les microbes bien plus qu’elle ne les détruit. On retrouve là une leçon déjà tirée à propos du rinçage du poulet cru sous le robinet, qui ne rend pas la volaille plus sûre. Une fois ce rôle compris, la chaleur réclamée au robinet change de statut, et elle a un prix.
Ce que coûte l’eau chaude du lavabo sur une année
Chaque lavage à l’eau chaude tire quelques décilitres du chauffe-eau. Pris isolément, c’est dérisoire, mais additionné sur une année et sur toute une famille, le geste finit par compter sur la facture. L’équipe d’Amanda Carrico l’avait chiffré à l’échelle des États-Unis : chauffer l’eau des lavages de mains y représente environ 6,3 millions de tonnes équivalent CO2 par an, soit 0,1 % des émissions du pays.
Le calcul se transpose à un foyer de quatre personnes. En reprenant les hypothèses de l’étude américaine, un débit de 0,11 litre par seconde et 6 secondes d’eau réellement chaude par lavage, chaque passage au lavabo consomme 0,66 litre d’eau chauffée. Avec cinq lavages par jour et par personne à la maison, le foyer tire 13,2 litres par jour, soit environ 4 820 litres d’eau chaude sur une année.
Porter ces litres de 12 °C, en supposant une eau froide à cette température, jusqu’à 38 °C demande 1,163 wattheure par litre et par degré, la capacité thermique de l’eau. Le total atteint près de 146 kWh par an. Au prix du kilowattheure en option Base du tarif réglementé, 0,2001 € depuis le 1er août 2026, l’habitude coûte environ 29 € par an à un foyer équipé d’un chauffe-eau électrique, hors pertes du ballon.
Rapportée aux 1 264 kWh qu’un chauffe-eau électrique de 200 litres consomme en moyenne chaque année selon l’ADEME, la part n’a rien d’anecdotique, avec près de 11,5 % de l’énergie du ballon dépensés pour un confort qui n’ajoute rien à l’hygiène. L’eau froide, elle, ne coûte que son prix au mètre cube, payé de toute façon dans les deux cas.
Une eau trop chaude abîme la peau et peut brûler
Le confort a aussi un revers pour l’épiderme. Les CDC relèvent que l’eau plus chaude peut irriter davantage la peau, un effet que connaissent bien ceux dont les mains gercent dès les premiers froids. L’hiver multiplie justement les lavages, et donc les occasions de malmener la peau.
Le risque de brûlure explique, lui, que la réglementation encadre la chaleur au robinet. Depuis un arrêté du 30 novembre 2005, l’eau chaude est plafonnée à 50 °C aux points de puisage des pièces destinées à la toilette, et à 60 °C dans les autres pièces, comme la cuisine. Selon les sapeurs-pompiers de France, cités par Selectra, une eau à 60 °C peut provoquer une brûlure au troisième degré en 3 secondes sur la peau d’un bébé. Ces plafonds visent à protéger la peau, pas à désinfecter quoi que ce soit.
Le savon et les trente secondes comptent plus que le mitigeur
L’hiver réinstalle chaque année les mêmes gestes barrières dans la maison, et les trente secondes de lavage recommandées en font partie. La température, elle, peut redevenir une simple affaire de confort, puisqu’une eau tiède ou froide lave aussi bien les mains, pourvu que le savon et le frottement fassent leur travail.
Une question demeure : pourquoi un réflexe aussi ancré résiste-t-il à des résultats publiés depuis près de dix ans ? Sans doute parce que la chaleur rassure et donne le sentiment d’un geste bien fait. Laisser le mitigeur côté froid revient pourtant à garder des mains aussi propres tout en épargnant au ballon une trentaine d’euros par an, sans rien changer d’autre à la routine du lavabo.
